Quand on parle d’architecture et de logement, on pense souvent aux constructions d’aujourd’hui. Mais parfois, il faut lever les yeux sur ce que nos ancêtres ont bâti pour comprendre à quel point un bâtiment peut être bien pensé, bien construit, et traverser les siècles sans rougir. La maison Pfister de Colmar, c’est exactement ça. Un bâtiment qui date de 1537, toujours debout, toujours aussi impressionnant, et qui en dit long sur le soin qu’on mettait autrefois dans la construction d’une demeure bourgeoise.
| Adresse | 11, rue des Marchands, 68000 Colmar |
| Date de construction | 1537, pour le chapelier Ludwig Scherer |
| Style | Premier exemple de Renaissance architecturale à Colmar, sur base médiévale |
| Éléments remarquables | Oriel d’angle à deux étages, galerie en bois, tourelle octogonale, fresques peintes |
| Statut | Monument historique classé depuis 1927 |
| Dernière restauration majeure | 2012 pour la façade et la toiture |
La maison Pfister : une histoire qui commence avec un chapelier fortuné
L’histoire de la maison Pfister commence avec un homme qui avait réussi. Ludwig Scherer était chapelier, originaire de Besançon, et il avait fait fortune grâce au commerce de l’argent dans le Val de Liepvre, une vallée du Haut-Rhin connue pour ses mines. En 1537, il fait construire cette maison à l’emplacement d’une ancienne demeure qu’on appelait « au coq rouge » en français, ou « zum schwarzen Hanen » en alsacien. La date de construction est inscrite dans la pierre, sur une fenêtre de la tourelle d’escalier, et elle n’a pas bougé depuis presque cinq cents ans.
Ce qui distingue immédiatement cette maison dans le paysage de Colmar, c’est qu’elle est construite à l’angle de deux rues, ce qui lui donne une présence visuelle double. Elle est élevée en grès jaune de Rouffach, une pierre dorée caractéristique de la région alsacienne, et en bois. Le rez-de-chaussée s’ouvre sur des arcades en segment d’arc, c’est-à-dire des arches légèrement aplaties qui donnent à l’entrée une légèreté différente de l’arc en plein cintre romain. Les deux étages supérieurs sont percés de fenêtres à meneaux, ces fenêtres divisées par des petits montants verticaux en pierre qui forment une grille décorative tout en structurant l’ouverture.
Mais l’élément le plus spectaculaire reste l’oriel d’angle à deux étages. Un oriel, pour ceux qui ne connaissent pas le terme, c’est une fenêtre en saillie qui fait corps avec la façade et crée un espace en avancée depuis l’intérieur. Ici, cet oriel est à l’angle même du bâtiment et s’étend sur deux étages. En bas, des pierres en ogives curvilignes encore inspirées du vocabulaire gothique. En haut, une galerie à balustrade en bois dont le travail de menuiserie est d’une finesse remarquable pour l’époque. Ce mélange entre les formes encore médiévales de la structure et les ornements déjà Renaissance de la décoration est précisément ce qui fait la singularité architecturale de ce bâtiment.
Ce qui fait de la maison Pfister un monument unique en Alsace

En 1577, soit quarante ans après la construction initiale, des fresques sont ajoutées sur les façades. Ce sont elles qui donnent aujourd’hui à la maison Pfister cet aspect si particulier, à la fois monumental et narratif. Ces peintures sont attribuées au peintre Christian Vacksterffer, un artiste de l’école rhénane, et leur programme iconographique est d’une richesse exceptionnelle pour une maison privée.
On y trouve, de gauche à droite sur la façade, des bustes d’empereurs germaniques du XVIe siècle représentés en médaillons en bas-reliefs peints, les armoiries de l’Empire, de Colmar et de la Haute-Alsace, les portraits des quatre Évangélistes, les Pères de l’Église d’Occident, et des scènes tirées de la Genèse. Des figures allégoriques complètent l’ensemble, notamment la Foi, la Justice et d’autres vertus théologales et cardinales. C’est en réalité toute la culture humaniste de la bourgeoisie marchande alsacienne du XVIe siècle qui s’affiche sur cette façade, à la fois déclaration de richesse, affirmation de piété et démonstration de culture.
Je me souviens d’un déplacement à Colmar dans le cadre d’un séminaire sur le patrimoine bâti et la réhabilitation. On nous avait emmenés visiter plusieurs monuments du centre historique pour illustrer les techniques de restauration à l’ancienne. Quand on s’est retrouvés devant la maison Pfister, un architecte spécialiste des monuments historiques qui nous accompagnait s’est arrêté longuement devant l’oriel. Il nous a expliqué que la prouesse technique de cette construction en angle, en 1537, sans les outils de calcul structurel d’aujourd’hui, était en elle-même remarquable. Les artisans qui ont taillé cette pierre et assemblé ce bois savaient exactement ce qu’ils faisaient.
La maison doit son nom actuel à la famille qui l’a rachetée en 1841. François Jean Pfister, commerçant, l’acquiert à cette date, et son fils François Joseph en devient propriétaire en 1860. La famille occupe et restaure les lieux jusqu’en 1892, date à laquelle Victor Judlin rachète le bâtiment et commande une nouvelle restauration en 1909. Le classement au titre des monuments historiques intervient en 1927, consacrant officiellement la valeur patrimoniale d’un bâtiment qui, à vrai dire, n’avait jamais cessé d’être admirable.
La dernière grande restauration date de 2012 et a concerné l’intégralité de la façade et de la toiture. Les fresques ont été consolidées et retravaillées dans les parties les plus dégradées, un travail minutieux confié à des restaurateurs spécialisés en peintures murales historiques. Ce type d’intervention coûte une fortune et demande des années de préparation, mais c’est aussi ce qui permet à un bâtiment de l’an 1537 d’être encore visible et lisible en 2025.
Visiter la maison Pfister : ce qu’il faut savoir concrètement
La maison Pfister n’est pas un musée. Elle n’est pas ouverte à la visite intérieure pour le grand public. C’est un bâtiment privé, toujours occupé, dont la façade est l’unique face accessible aux visiteurs. Cela peut sembler décevant au premier abord, mais honnêtement, la façade seule justifie le déplacement. La richesse des détails architecturaux et picturaux est telle qu’on peut y passer de longues minutes sans avoir épuisé ce qu’elle a à montrer.
Elle se trouve au 11, rue des Marchands, dans le centre historique de Colmar, une rue piétonne du vieux Colmar. L’accès à pied depuis la place de la Cathédrale ou depuis le quartier de la Petite Venise prend une dizaine de minutes au maximum. Le parking de la Cathédrale est le plus proche pour ceux qui viennent en voiture.
Voici ce qu’il est utile de savoir pour préparer la visite :
- La façade est orientée à l’angle de la rue des Marchands et d’une rue transversale, ce qui permet de l’observer depuis deux directions très différentes
- La lumière de fin d’après-midi fait ressortir la couleur du grès jaune de Rouffach et les détails des fresques de manière particulièrement favorable
- La maison est très photographiée, surtout en haute saison, et il peut être intéressant d’y aller tôt le matin pour la trouver moins fréquentée
- La rue des Marchands concentre d’autres bâtiments historiques remarquables, dont la maison Zum Kragen juste à côté, ce qui permet de faire un parcours architectural cohérent dans ce seul périmètre
Sur un séjour à Colmar pour un suivi de projet de réhabilitation d’un immeuble du XVIIIe siècle en centre-ville, j’avais eu la chance de discuter longuement avec un architecte des Bâtiments de France du secteur. Il m’avait expliqué que la maison Pfister était une référence permanente pour toute question de traitement des enduits, des pigments et des techniques de façade dans les projets de réhabilitation du secteur sauvegardé de Colmar. Même les chantiers contemporains s’y réfèrent comme d’un étalon. C’est dire l’influence concrète que ce bâtiment de cinq siècles exerce encore sur les pratiques de construction d’aujourd’hui.
L’ensemble du centre historique de Colmar est d’une densité architecturale rare en France. La maison des Têtes, construite en 1609 et couverte de 106 têtes sculptées sur la façade, se trouve à deux pas. Le musée Unterlinden et son célèbre retable d’Issenheim est à moins de cinq minutes à pied. Le quartier de la Petite Venise, avec ses maisons à colombages colorées le long de la Lauch, est accessible en un quart d’heure. Pour qui aime l’architecture, l’histoire et le bâti ancien, Colmar est une des villes les plus généreuses de France.
La maison Pfister a traversé presque cinq siècles de guerres, de changements de frontières, de modes architecturales et de propriétaires différents, et elle est toujours là, impeccable. Ça fait réfléchir sur ce qu’on construit aujourd’hui et combien de temps ça tiendra.